Extrait gratuit, chapitre 1 sur 26, nouvelle traduction française 2026

Le premier chapitre, offert.

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Kgaolo 1

Chapitre premier

Nandi choisit Senzangakhona

La terre d'Afrique du Sud est un grand promontoire couché entre deux mers, la mer de l'est et la mer de l'ouest. Les peuples qui l'habitent sont nombreux, de toutes sortes et de toutes langues ; et pourtant ils se partagent sans peine en trois grandes parts : les peuples qui longent la mer de l'ouest ont la peau jaune, ce sont les Barwa, les Bakgothu1 ; ceux du milieu sont les Batswana, les Basotho ; ceux de l'est sont les Bakone, les Matebele2. Leurs frontières sont grandes, elles sautent aux yeux ; ce sont des frontières faites par Dieu, non par les hommes ; car ceux de l'ouest sont séparés de ceux du milieu par de vastes déserts de sable, sans eau, et ceux du milieu sont séparés de ceux de l'est par une grande et haute montagne3, qui dès la Colonie4 s'en va montant vers le nord, longeant la mer, mais loin d'elle. La différence est si grande, en vérité, qu'un homme qui quitte l'ouest pour aller vers l'est sent et voit qu'il est arrivé en pays étranger, chez des gens étrangers, lorsqu'il atteint les peuples basotho du milieu ; et il en va de même lorsqu'il descend chez les peuples matebele, de l'autre côté de la Montagne.

Notre propos, ici, regarde ceux de l'est, les Bakone ; et il convient, avant que nous descendions dans le récit, que nous disions comment les peuples étaient établis au commencement, afin que le lecteur puisse comprendre ce qui sera dit dans les chapitres qui suivent.

La plus grande part de ce pays du Bokone5, celui qui s'étend entre la Montagne et la mer, est couverte de forêts ; de plus, il n'y fait pas froid, il y fait seulement frais, à cause de la mer toute proche ; c'est un pays vert, aux pâturages très gras ; la terre y est noire et lourde, et cela veut dire beaucoup de nourriture ; l'herbe y est le seboku, le tlanyane6 ; les eaux y dorment en marais, et cela veut dire que le bétail y engraisse à merveille ; les rivières y sont nombreuses, très nombreuses, et cela veut dire beaucoup de pluie. C'est une terre de grandes brumes, qui souvent ne se lèvent que le soleil déjà haut, et cela veut dire que la sécheresse n'y existe pas, que l'humidité tarde à s'en aller. Aux temps anciens, avant que le pays ne fût bâti comme aujourd'hui, nulle part les hommes n'étaient aussi nombreux qu'ici, au Bokone, car ses villages étaient grands, et ils étaient nombreux. Quant aux coutumes, nous pouvons dire que ces gens-là sont la race qui connaît les plantes et les remèdes7 mieux que toutes les races d'Afrique du Sud, et pour cause : ils vivent dans les forêts, au milieu des plantes. Pour les remèdes des épreuves, ceux des offrandes, ceux de la sorcellerie, ceux qui appellent, ceux qui dispersent l'ennemi, ceux qui font qu'on est aimé des hommes, nul ne les égale ; même les Masaroa, si renommés pour leur science des plantes, ne les atteignent pas ; et ils sont renommés aussi pour savoir rencontrer ceux qui sont morts depuis longtemps, les défunts, converser avec eux et recevoir les conseils qui viennent des dieux, les ancêtres8.

Les serpents d'eau sont une grande chose au Bokone, et non pas seulement ceux de l'eau, mais jusqu'à ces petites bêtes rampantes que sont le masumu et le thamaha9. Quand un homme a vu un serpent, il a vu une grande chose, une chose qui annonce le bonheur, ou bien le malheur et les châtiments qui viennent sur lui de la part des ancêtres de sa maison. On ne tue pas un serpent au Bokone ; celui qui en tuerait un aurait commis l'acte qui passe tous les autres en méchanceté, et il porterait la honte d'avoir tué un serpent toute sa vie durant ; de celui qui en tue un, on dit qu'il insulte les ancêtres, qu'il les outrage en tuant leur messager, car au Bokone le serpent est le messager que tous connaissent, celui qui porte les nouvelles des morts à leurs descendants. S'il entre dans une maison en l'absence des gens, ceux-ci ne rentreront plus dans cette maison, ils resteront dehors jusqu'à ce qu'il en sorte de son propre gré ; on dit que l'un des aïeux a eu la nostalgie des siens ; ou bien, si un serpent entre dans une maison où quelque chose vient de se passer, on dit que les morts sont affligés, qu'ils souffrent de la manière dont leurs descendants ont conduit leurs affaires, et qu'ils vont les frapper de châtiments terribles, comme des maladies ou des ennemis. Quand un serpent entre dans une maison, les maîtres de cette maison commencent aussitôt à rendre grâces, ou à prier et à demander pitié aux ancêtres irrités contre eux. Et c'est pour cela que les serpents sont nombreux, parce qu'on ne les tue pas. Dans les remèdes du Bokone, il va de soi que le serpent doit entrer partout, car une chose aussi grande, il n'est pas de lieu où l'on puisse s'en passer.

Quand un homme descend entre la mer et la Montagne, venant du nord, du côté de la baie de Delagoa10, le premier des peuples du Bokone qu'il rencontre est celui des Maswazi ; de l'autre côté de la rivière Mfolozi-Mnyama11, c'est celui des Ndwandwe, que gouvernait Zwide. Entre la Mfolozi-Mnyama et la Mfolozi-Mhlophe, jusqu'à la mer, c'est celui des Bathethwa, que gouvernait Jobe ; ou disons plutôt son fils Dingiswayo, dont le renom a dépassé celui de son père. Entre ces deux-là, mais un peu plus haut, il y avait un tout petit peuple, faible, qui s'abritait sous Jobe : celui de Fenu-lwenja ; mais ce petit peuple, dans les temps qui suivirent, devint si fameux que tous les peuples du Bokone finirent par porter son nom. Près de lui se trouvaient les Mangwane de Matiwane (les Mankoane de Matooane, ceux-là mêmes qui un jour assiégèrent Thaba-Bosiu12) ; puis ce sont les Maqwabe, les Mafuze, les Bathembu, les Makhuze, les Mahlubi, les Bakwamachibisa, les Mathuli (là où se dresse aujourd'hui la ville que l'on appelle Durban). Que le lecteur comprenne bien que nous disons comment les peuples étaient établis autrefois, avant que le pays ne fût bâti comme aujourd'hui.

Les nombreux petits peuples sans force qui vivaient sur les rives de la Mfolozi-Mhlophe se réfugiaient auprès de Jobe, roi des Bathethwa, pour lui demander protection, car il était plein de bonté pour les gens ; et parmi eux se trouvait celui de Fenu-lwenja, les Zoulous. En ce temps-là, les Zoulous étaient plus faibles encore que bien des petits peuples faibles ; ils ne vivaient que par la grâce et la longue patience du grand roi Jobe ; ce qui faisait leur renom, c'était le commerce du tabac, des merifi13, des plats creusés dans le bois, et d'autres choses encore.

Nulle part sur la terre il n'est de lieu où les guerres manquent. Il vient un temps où les peuples se prennent en haine, où ils ne cessent de se combattre, des années peut-être, mais à la fin la paix reparaît, le pays se réchauffe de nouveau. Il arrive aussi que les peuples se tiennent en paix, et qu'un enfant mâle naisse dans l'un d'eux, et que cet enfant, à lui seul, jette les peuples dans le désordre, que la paix disparaisse de la terre, et qu'il répande des flots de sang, à lui seul, ainsi. Mais ces têtes surgies avec les difaqane14 n'étaient pas chose connue dans les temps très anciens, avant que le pays ne fût bâti. Les peuples se tenaient en paix, chacun chez soi, là où il avait toujours été, depuis le jour où Nkulunkulu fit sortir les hommes de la roselière15 ; et au milieu d'une telle paix, d'une telle quiétude, il n'y avait personne pour songer, même en songe, que le cours de leur vie était sur le point de changer, qu'ils erreraient par le pays sans foyer assuré, et qu'ils mourraient par la lance, par l'épuisement et la fuite, et par la faim.

Le petit peuple des Zoulous, en ce temps-là, était gouverné par Senzangakhona. C'était encore un tout jeune homme ; il avait trois femmes, ou quatre ; mais dans toutes ces maisons16, pas un enfant mâle, rien que des filles ; et il s'en tourmentait, il en perdait le sommeil au fond de son cœur, saisi de crainte qu'un garçon, un héritier, ne vînt à manquer chez lui ; car pour les chefs, être sans fils est une douleur plus grande encore que pour les gens du commun, parce que le chef pleure sur l'héritage de sa maison, de tout ce qu'il possède, qui n'aura personne pour le manger ; et sur l'héritage du pouvoir, du pays, des hommes. Les choses étant ainsi, il se résolut à prendre encore femme, afin d'obtenir des garçons par tous les moyens ; il donna une grande fête de mohobelo17, la danse des hommes, et pendant cette fête il ne cessa de promener les yeux, en secret, pour voir la jeune fille qui pourrait lui plaire. Parmi les jeunes filles venues à la fête, celle qui lui plut fut Nandi, la Douce18, une fille des Langeni, qui habitait chez Ncube, dans le pays de Senzangakhona. Nandi était une grande maîtresse dans les chants et dans les danses des filles ; elle savait battre des mains pour les jeunes gens et leur tenir la mesure quand ils chantaient. De taille, Nandi était élancée, bien plantée sur ses talons ; de corps, elle était svelte ; de teint, elle était claire, d'un brun clair comme la graine du tekwane19 ; elle était pleine et ronde de formes, et elle avait cette dignité qui, à elle seule, eût fait dire à beaucoup qu'elle était belle.

La fête finie, et les jeux aussi, on but la bière ; et tandis que certains buvaient encore, une bande de jeunes gens s'en alla vers les jeunes filles et leur demanda de choisir ; quand Senzangakhona les vit, il se hâta d'y aller, pour que le choix se fît en sa présence. À ce moment, Nandi s'était déjà aperçue que Senzangakhona avait un dessein, et qu'il désirait être choisi par elle. Choisir ainsi, c'est une chose semblable au sediyadiya des Basotho20, bien que cela aille plus loin que le sediyadiya, car d'une certaine manière, choisir de la sorte, c'est comme se promettre soi-même. Nandi, comme elle aimait Senzangakhona, le choisit en effet, et Senzangakhona se réjouit grandement d'être choisi par celle qu'il aimait.

Quand la fête prit fin, les gens se dispersèrent ; les jeunes, eux, dormirent chez Senzangakhona, sur le lieu des jeux, et le lendemain ils se levèrent pour rentrer ; Senzangakhona fit dire aux jeunes filles de chez Ncube de l'attendre dans le vallon en dessous de son village, au milieu des champs. Ce jour-là, Senzangakhona pressa Nandi de toutes ses forces pour qu'ils fissent ensemble des choses interdites, que refusent la loi et la nature des hommes ; Nandi finit par s'en aller et le laissa seul au milieu des champs ; elle s'en alla pleine de honte et de chagrin, voyant que celui qu'elle avait choisi ne l'aimait pas d'un amour pur, et, arrivée, elle raconta aux autres jeunes filles ce qu'avait dit Senzangakhona.

En ce temps-là, au Bokone, quand une jeune fille sombrait dans les eaux profondes21, elle était mise à mort ; et jusqu'à ses compagnons d'âge, tous, garçons et filles, étaient mis à mort, c'est-à-dire ceux qui dormaient dans la maison des jeunes22 ; on disait que si l'un de leur classe d'âge en était venu à pareil acte, c'était bien la preuve qu'eux aussi connaissaient déjà ce petit sentier, qu'ils allaient corrompre le peuple, la jeune génération, et lui enseigner une mauvaise leçon. Ces jeunes filles-là furent donc consternées, elles aussi, en apprenant le mauvais dessein de Senzangakhona ; et pourtant elles eurent peur de le dénoncer, car chez les Noirs le chef est au-dessus de la loi ; alors que le devoir eût été de dénoncer sur-le-champ un tel jeune homme, afin qu'il fût mis à mort lui seul, et que les autres vécussent. Senzangakhona les cajola de beaucoup de paroles trompeuses, et de promesses qu'il épouserait Nandi ; à la fin elles courbèrent la nuque, et Senzangakhona accomplit le mauvais dessein de son cœur.

Quand elle vit que la lune passait sans elle23, elle en avertit Senzangakhona ; et lui, par crainte de la honte, fit un mariage à la hâte ; il donna aux anciens de Nandi cinquante-cinq têtes de bétail24, et il l'emmena bien vite, pour que les gens ne s'aperçussent pas qu'elle était déjà grosse ; mais il n'empêche : Nandi entra chez Senzangakhona portant déjà son enfant. Quand vint le temps de sa délivrance, Senzangakhona renvoya Nandi chez les siens, et elle mit au monde un enfant mâle, celui que Senzangakhona pleurait depuis si longtemps, qu'il appelait de ses vœux nuit et jour ; et sa joie fut pleine, elle déborda. Le messager, en arrivant chez Senzangakhona, dit : « Il t'est né un enfant mâle, un bœuf pour les vautours25 » ; et aujourd'hui encore il n'est pas d'enfant dont ces mots aient si justement dit le destin que de celui-ci : c'était un enfant mâle, et c'était bien un bœuf pour les vautours, le lecteur le verra plus tard.

Senzangakhona envoya, le jour même, faire savoir à son roi Jobe qu'il avait trouvé ce jour-là un petit berger qui garderait ses troupeaux, qui combattrait ses guerres, qui lui succéderait au pouvoir ; et ces paroles de Senzangakhona, elles aussi, ont produit de grandes choses, que nous verrons plus tard. Quand le messager arriva à la cour de Jobe, il y trouva ses fils présents ; il redit son message tandis qu'ils écoutaient, et quand il eut fini, Jobe dit : « Va dire à ton maître que je me réjouis pour lui ; que cet enfant grandisse, qu'il devienne un homme, un homme véritable. Voilà la nouvelle, Godongwana (Dingiswayo)26 ; celui dont on parle est votre sujet ; il combattra vos guerres, non les miennes, car moi je suis déjà vieux ; il atteindra l'âge d'homme quand je ne serai plus là. » Jobe, lui aussi, parla comme un homme qui savait ce que cet enfant deviendrait sur la terre, et il prit soin d'adresser ces paroles à ses fils.

Cet enfant reçut de son père le nom de Shaka (Chaka)27 ; et au mois où l'on présente le nouveau-né28, il demanda que Nandi le lui amenât, pour qu'il le vît, pour qu'il le connût. Après quoi Nandi s'en retourna de nouveau chez les siens avec son nourrisson Chaka, pour le mettre à l'abri de la sorcellerie, car on disait que les femmes de Senzangakhona avaient été ensorcelées afin qu'elles n'eussent pas de descendance mâle.

Fin du chapitre 1, il en reste 25

Le père renie l'enfant au chapitre suivant.

Les chapitres 2 et 3 sont dans l'extrait ePub gratuit. Les 26, avec l'avant-propos et 270 notes, dans l'édition intégrale, tatouée à votre nom, chez vous en une minute.